Vue plongeante, poème de Jean Mogin

Le naturel recueil de Jean Mogin

 

Puisque l'été est toujours présent, je vous partage, avec la complicité de l'ami André Lombard, ce poème, Vue plongeante, de Jean Mogin, car il y évoque "un simple jour d’été" d'une très belle manière...

Ce poème est tiré du recueil Le naturel, paru chez Grasset en 1973. Jean Mogin est un poète, auteur dramatique et journaliste belge de langue française. Il est le mari de Lucienne Desnoues. Ils vécurent tous les deux à Montjustin dans les Alpes de Haute Provence.

Un grand merci à André Lombard à qui j'ai demandé quel poème de Jean Mogin lui semblait le plus intéressant d'évoquer sur ce blog pour parler de cet auteur.

André Lombard partage avec tant d'enthousiasme le monde étonnant de Montjustin, village qui fut pendant plus de soixante ans, entre 1945 et 2011, un lieu culturel et artistique de haut vol, notamment autour de Lucien Jacques et de Serge Fiorio...

 

 

VUE PLONGEANTE

Sur les hectares en garrigue, en bois d’yeuses,
sur les tremplins de roc, sur les plans, les paliers,
sur le lit rudoyé des torrents de caillasse,
sur les torrents à blanc, les oliviers blanchis,
sur les champs d’amandiers, de poussière et de lune,
sur l’armure écailleuse et le cimier fragile
des carrés d’amandiers à la torsion votive ;

sur l’austère lavande à l’âme convoitée,
toute au bourdonnement d’un essaim policier,
lavande au bleu pâli sur son écran de craie,
lavande encore au sol, fleur en appareillage,
à son aire arrachée, entièrement peignée ;

sur le galop des toits aux tuiles chevauchantes,
sur vos pignons romains et sur vos frontons grecs,
bastides à l’écart ! Sur les observatoires
aux coupoles en casque, aux chromes légionnaires,
et sur tous ces toits de pigeonniers à privilégiés ;

sur les balcons forgés, à l’ombre des génoises,
sur l’arcade et ses immobiles enjambées,
sur les piles, les empilements de piliers
soutenus d’ancres de retenue en lassos ;
sur la douche des séchoirs aux essuies,
les tribunes à lessive, bronzage et auto,
le tocsin à l’œil nu, le brume sans toiture ;

sur le décès courtois, la légère agonie
de Sénanque en partance et de Ganagobie,
Lurs esplanade, et le coucher de Sylvacane,
Lacoste fustigée au marquisat de Sade,
Sur les blandices de Bonnieux et de Simiane
la Rotonde, sur les orgues à Saint-Étienne,
les orgues et les buis également bénis,
également bénis, également funèbres
et grands de volupté, de rite et de maîtrise ;

sur l’abri, la caverne et le fond de cabane,
sur les fortins d’avant l’histoire écrite et sur
Gordes dans son dédale aux retranchements secs,
sur les camps du Ligure au plateau de Courennes,
sur l’amour visitant les désertes bories,
sur les hauts du Buoux, les surplombs, les survols ;

sur les Fraches du Contadour dessus Banon,
leurs longs palais bergers aux voûtés pré-romanes,
sur leurs chenilles de troupeaux à mille pattes,
sur les stellaires scorpions, le cristal de pierres
à mica, ces débris de divine vaisselle,
sur le fond de Valbelle au revers de Lure,
la gentiane en éveil, son équilibre stable
au ferme pilier de corolles en couronnes ;

sur l’azur dévoré, plombagineux, sur Aix
la citadine imbue, aux doctes facultés,
le Luberon couvant la soif des tourterelles,
sur le brûlé, le roux des ailes d’éperviers,
le haut vol couturier des ciseaux-hirondelles,
sur la guêpe en brasiers, la cigale affuteuse ;

sur la résine en fièvre aux approches du feu,
sur le vigile au guet, sur la passion des flammes
dévorant le sommeil, la mousse et la fougère,
sur la source flambée au cœur de l’incendie,
le squelette cassant de l’arbre encore debout,

la Durance absorbée en ses géologies,
ses tunnels, repentirs, embranchements calcaires,
ses bras dormants, perdus, aux radeaux échoués,
sur ses débordements, ses passages à gué,
ses roseaux aiguisés, feuilles intelligentes !

sur les doigts écartés du grand delta fluvial,
sur vos anneaux cuivrés, brisés, arènes d’Arles,
sur les savantes mains des prieurs d’Avignon,
le pont mal radoubé des papes fugitifs
et le coude envasé de la rive d’empire,

il règne en cet instant, de toute sa puissance,
un simple jour d’été, au fort de la saison,
confondu par avance en l’histoire des âges.

 

L'auteur

Jean Mogin, (Bruxelles, 1921-1986), est un poète, auteur dramatique et journaliste belge de langue française.
Il est le fils du poète Norge, (Georges Mogin). Jean Mogin est l'époux de la poétesse Lucienne Desnoues. Dès 1947, ils passent leurs vacances en famille à Montjustin dans les Alpes de Haute Provence. Au début des années 1980, le couple de poètes et leurs deux filles s'installent à Montjustin, dans ce village où de nombreux artistes se sont côtoyés !

Jean Mogin et son épouse Lucienne Desnoues sont d'ailleurs enterrés dans le petit cimetière de Montjustin.

Quelques unes de ses publications :

  • La vigne amère, La maison du Poète, Bruxelles, 1943
  • Les vigiles, Editions des Artistes, Georges Houyoux, Paris-Bruxelles, 1950
  • Pâtures du silence, Mercure de France, Paris, 1956
  • La belle alliance, Pierre Seghers, Paris, 1963
  • Le naturel, Grasset, Paris, 1973
  • Maison partout, Grasset, Paris, 1985

 

 

A l'ombre d'un chemin à Montjustin

A l'ombre d'un chemin à Montjustin ©AD04-FB

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Florence Bellon

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