Je te promets, je serai femme de soldat...

Je te promets, je serai femme de soldat.

Je te promets, je serai femme de soldat. Correspondance de guerre entre Fernande et Désiré Sic (août 1914-mai 1917), retranscrite et annotée par Colin Miège.

Colin Miège est le petit fils de Fernande et Désiré Sic.

Ce livre de 620 pages est paru aux Editions de l’Harmattan en mars 2022.

Cette promesse d’être courageuse, Fernande Sic la répète à plusieurs reprises dans ses lettres expédiées depuis Entrevaux à son mari Désiré, qui est sur le front pendant la Grande Guerre.

Elle la fait en réponse aux remontrances de plus en plus vives que son époux lui adresse, car il est excédé par l’expression sans cesse réitérée de ses craintes et de ses recommandations de prudence.

Cette manifestation d’incompréhension est l’une des multiples péripéties de la relation complexe que Fernande et Désiré ont entretenu durant la séparation de quelque trente mois que le conflit leur a imposé.

 

Désiré Sic natif d'Entrevaux

Désiré Sic et Fernande Tabachi se sont connus à Rabat, au Maroc, quelques mois avant la guerre. Lui, natif d’Entrevaux, avait choisi de s’engager dans l’arme du Génie, ce qui l’avait conduit à une affectation à Rabat en 1912. Fernande était née en Algérie, alors constituée de trois départements français, au sein d’une famille d’origine italienne composée de huit enfants. Elle avait suivi à Rabat sa sœur Eugénie et son épouse Jules Pichon, lui aussi militaire de carrière.

Désiré et Fernande se sont unis au Maroc en juillet 1914, quelques jours avant que la guerre n’éclate entre l’Allemagne et la France. Il est âgé de 31 ans, tandis que sa femme n’en a que 22. C’est donc un homme mûr, qui a déjà connu maintes aventures féminines, tandis que Fernande, à peine sortie du nid familial, fait figure « d’oie blanche ».

Début des échanges de lettres (1914)

Dès les premières semaines de séparation, l’échange des lettres est très fréquent, et même quotidien de la part de Fernande, qui est restée à Rabat auprès de sa sœur. Les lettres de Désiré sont celle d’un époux épris de sa jeune épouse, et qui de surcroît participe avec détermination et fierté à la défense de la patrie.

Dès novembre 1914, Fernande quitte le Maroc pour rejoindre son village natal en Algérie où résident ses parents. Quant à Désiré, le ton de ses lettres devient progressivement plus directif voire tyrannique, et il n'hésite plus à rabrouer son épouse, en lui reprochant notamment de s'inquiéter excessivement, et d'exiger trop de lettres de lui. Ainsi, dès janvier 1915, en poste dans le secteur du fort de la Pompelle (Marne), il lui dit : « Ne m'en veux pas si parfois je t'écris un peu durement, c'est que tous les jours je ne suis pas de bonne humeur! Depuis le temps que je t'ai quittée, mon caractère a bien changé. Tu le comprendras aisément, surtout lorsque plus tard, je te raconterai cette période de la guerre ».

La correspondance nous révèle aussi qu'à l'été 1915, il a eu une liaison avec l’institutrice de Héricourt (Haute-Saône) chez laquelle il a été logé, ce qui peut expliquer un détachement passager vis à vis de son épouse. Toutefois, l’annonce de la grossesse de Fernande fin 1915 lui procure une grande joie et infléchit son attitude. Revenant à des sentiments plus amènes, il veille alors avec anxiété sur cette grossesse. Il semble vivre la naissance de son premier enfant en juillet 1916 comme une délivrance qui le comble.

Souffrance et solitude de Fernande

Quant à Fernande, la tonalité de ses lettres est très répétitive, avec l’expression récurrente d’un amour inconditionnel pour Désiré, la souffrance de la séparation, l’attente lancinante d’une permission, et une sollicitude débordante exprimée à l’égard du «pauvre aimé». Elle y dévoile une indéniable générosité de cœur, non dépourvue de quelque naïveté. Sa représentation des conditions de vie au front est bien éloignée de la réalité, et elle manifeste un certain manque de réalisme.

Elle ne manque pas toutefois de résolution, car après avoir rejoint Désiré qui bénéficie d’une première permission en juin 1915 au Touquet (Pas-de-Calais), elle décide de quitter l’Algérie pour venir s'installer à Entrevaux dans la maison familiale de Désiré, où réside sa mère, Marie Sic. C’est pour elle une façon de se rapprocher de son "petit aimé" absent, et de satisfaire la demande implicite de ce dernier. Ce faisant, elle effectue un véritable saut dans l’inconnu, car elle n’a jusqu’alors jamais vécu en France, et elle ne connaît personne dans ce petit village des Basses-Alpes.

Cette installation va lui permettre de s’affirmer peu à peu, et de devenir une informatrice essentielle aux yeux de son époux. Apprenant qu’elle est enceinte, elle revêt ensuite le statut valorisé de génitrice, puis de mère à partir de juillet 1916. Et la naissance de leur fils Bertin constitue un évènement essentiel qui ressoude le couple. Ses responsabilités accrues confèrent dès lors à Fernande une maturité et une autorité dont elle était bien dépourvue au départ.

Un fossé entre le front et l'arrière

Au delà de ces fluctuations, les lettres échangées entre les deux époux témoignent d’une forme d’incompréhension entre les genres, et fait que la séparation a pu instaurer un fossé entre le front et l'arrière, dû à la différence radicale des conditions de vie et des expériences vécues. Désiré, qui évolue dans un univers exclusivement masculin, ne peut qu’être pénétré des valeurs de virilité, de courage et d’énergie que la hiérarchie militaire pousse alors à l’extrême.

Dès lors la sollicitude, la sentimentalité et la faiblesse qu’exprime sans retenue son épouse finissent par l’irriter, car ces sentiments sont incompatibles avec la rudesse de son quotidien, et avec le détachement qu’il convient d’afficher dans le milieu des officiers « d’active ». Il exprime une forme de machisme qui semble alors assez répandu dans la gent masculine, tandis que les féministes d’aujourd’hui pourront ressentir quelque gêne devant la dépendance psychologique et la soumission apparente manifestée par Fernande.

Enfin, la photographie que Désiré pratique assidûment sur le front dès qu’il en a la possibilité occupe une grande place dans les échanges épistolaires.

Correspondance de 1 500 lettres

Cette correspondance est peu ordinaire à bien des égards : d’abord par son exhaustivité (environ 1 500 lettres) et par le fait que les lettres de chacun des époux y figurent, bien qu’inégalement (les 2/3 émanant de Fernande). Ensuite par le ton désaccordé qu’elle exprime souvent, à rebours des sentiments plus harmonieux retrouvés dans bien d’autres correspondances. Elle prend fin en mai 1917, date à laquelle Désiré est affecté au Maroc, qu’il rejoint en compagnie de Fernande et de leur fils Bertin âgé de quelques mois. Ce retour en terre marocaine répond au souhait des époux Sic, mais pour leur malheur, Bertin y décédera en septembre 1917.

Un long travail de mémoire par Colin Miège

Le recueil publié par Colin Miège, petit fils de Fernande et Désiré, est le sixième issu du riche fonds accumulé par son aïeul ; pour mémoire, les ouvrages précédents sont les suivants :

L'auteur

Colin Miège est un ancien élève de l'ENA. Il a effectué une carrière de haut fonctionnaire au ministère de la Jeunesse et des Sports, puis de l'Intérieur. C'est aussi un spécialiste des institutions sportives au plan national et européen.

Interview

Ecoutez l'interview de Colin Miège par Annabel Chauvet sur Radio Verdon.

 

Informations complémentaires

 

Écrit par Florence le 4 mars 2022
Laisser nous votre avis... 2 commentaires

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FLORA BERGER

il y a 7 mois

C'est assurément un beau travail de mémoire et qui doit bien mettre en avant la difficulté d'être en résonnance avec un être qui vit tout à fait autre chose que vous. Cet aspect cruel de la vie, tellement récurent, nous touche déjà en lisant la belle présentation de l'ouvrage. Je lui souhaite tout le succès espéré.

Florence

il y a 6 mois

Colin Miège proposera une projection-conférence sur le fonds Sic en général et sur cette correspondance en particulier, mardi 7 juin 2022 à 18 heures à la médiathèque François Mitterrand à Digne-les-Bains.

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